Une question d'amour et d'affection...et autres réflexions


Mêmes les femmes qui n'ont pas de problème à établir la lactation peuvent avoir des réserves quant à l'allaitement. Le Citizen d'Ottawa a récemment publie le recit tragique d'un sevrage (The joys and pain of breastfeeding, 13 novembre 1993) dans lequel le journaliste n'a jamais remis en question les facteurs culturels qui poussent la femme à server son enfant ou même les besoins émotifs de l'enfant. Nous sommes culturellement programmés à voir l'allaitement comme une forme d'alimentation inférieure au biberon et non le contraire, et certaines femmes sont atterrées de voir leur enfant ne pas accepter de substitut. Nourrir au biberon est devenu tout à fait normal et se prête particulièrement bien à une culture qui valorise l'indépendance, l'autosuffisance et le détachement. Mais l'allaitement maternel est bien plus qu'une simple forme d'alimentation. L'alimement permet d'établir une relation affective intime sans pareille. C'est une façon d'entrer en relation et d'aimer un nouvel être humain, et par surcroît de lui fournir une alimentation supèrieure et une couverture immunitaire contre les maladies. Les adultes qui ont eux-mêmes eu des parents détachés ou ceux qui croient qu'un enfant "ne changera rien à notre style de vie" peuvent trouver l'intimité de l'allaitement un peu difficile à vivre. Ils éprouvent de la difficulté à se donner inconditionnellement à un bébé alors que c'est là l'élément le plus satisfaisant de la relation d'allaitement. Heureusement, les hormones de la lactation et les réactions du bébé - l'intensità de son regard, la cresse de ses petites mains, le relâchement visible des tensions corporelles lors de la tétée - aident la plupart des mamans à surmonter le conditionnement négatif véhiculé par la société.

L'allaitement est aussi une rencontre très tactile qui peut constituer une menace pour les femmes qui ne se sentent pas à l'aise dans leur propre peau. (Et plusieurs d'entre nous ne le sommes pas puisque bombardées par des publicités incessantes véhiculant l'image de la femme parfaite). Mais là encore la nature vient souvent à la rescousse. En effet, les bébés ne se préoccupent guère de nos notions du sein parfait. Chaque enfant semble trouver que sa mère est très bien et il communique son entière satisfaction dès les toutes premieres semaines. Les femmes qui ne pensent pas pouvoir allaiter en public découvrent souvent que cela ne les dérange pas au bout d'une couple de mois. L'approbation du bébé est tout ce dont elles ont besoin. Le boucle de la confiance en soi se referme et la dyade de l'allaitement est un environnement clos et protégé. Le soutien et l'approbation du père jouent souvent un rôle primordial dans l'aptitude de la mère à laisser les besoins de son enfant guider son comportement. Pour le bébé, le contact peau contre peau de l'allaitement garantit un rapport humain chaleureux, sensuel et fréquent qui aura une influence bienfaisante sur ses toutes premiéres expèriences.

La sensualité de l'allaitement ne se limite pas au toucher. Des chercheurs ont démontré que des nourrissons de quelques jours seulement montrent une préférence pour l'odeur du lait de leur mère. Quelles sont les implications de cette extraordinaire précocité? Les chercheurs ne sont toujours pas capables de répondre à cette question, mais peut-être serait-il plus approprié de se demander quel type de désorientation l'enfant subit lorsqu'il reçoit du lait qui sent la vache, la graine de soja, la boîte de conserve ou le plastique? L'anomalie olfactive est-elle un autre élément pouvant entraver la relation mère-enfant? Il est également vrai que les mères nourrices parlent avec enthousiasme de l'attrait irrésistible qu'exerce sur elles l'odeur sucrée de leur bébé.

Et puis, il y a les sons d l'allaitement. Peu de mères peuvent résister au sentiment de valorisation qu'elles ressentent lorsqu'un petit de cinq mois passe du glou-glou affamé au mmmmm de satisfaction et finalement aux vocalises enjouées indiquant qu'il a terminé son repas mais ne peut se résigner à lâcher le sein. L'allaitement est une expérience sensuelle. La mère et l'enfant apprennent l'un de l'autre, à aimer, à donner et à recevoir, à être là pour quelqu'un d'autre, corps a âme. Marni Jackson l'a bien résumé dans son beau livre intitulé The Mother Zone:

L'allaitement est une métaphore reationnelle que exprime en quelque sorte le fonctionnement de l'amour. Personne ne décide à quel point aimer; on répond au besoin de l'être aime et on donne sans compter, avec joie. Nous nous efforçons enfin de démystifier la maternité et de libérer les femmes de leur identification à la force de la vie, mais ne courons-nous pas le risque de passer outre la merveilleuse intégrité de corps féminin et de ses pouvoirs?

 


Table des matières